samedi 4 avril 2009

195- Hector Servadac - Jules Verne


JULES VERNE
HECTOR SERVADAC
voyages et aventures à travers le monde solaire
(Chapitre XI-XV)
Dessins de P. Philippoteaux
Bibliothèque D’Éducation et de Récréation
J. Hetzel et Cie
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© Andrzej Zydorczak
Chapitre XIII

e prendrai votre fou si vous voulez bien le permettre, dit le brigadier Murphy, qui, après deux jours d’hésitation, se décida enfin à jouer ce coup, longuement médité.

– Je le permets, puisque je ne puis l’empêcher», répondit le major Oliphant, absorbé dans la contemplation de l’échiquier.
Cela se passait dans la matinée du 17 février – ancien calendrier –, et la journée entière s’écoula avant que le major Oliphant eût répondu au coup du brigadier Murphy.
Du reste, il convient de dire que cette partie d’échecs était commencée depuis quatre mois, et que les deux adversaires n’avaient encore joué que vingt coups. Tous deux étaient, d’ailleurs, de l’école de l’illustre Philidor, qui prétend que nul n’est fort à ce jeu, s’il ne sait jouer les pions, – qu’il appelle «l’âme des échecs». Aussi, pas un pion n’avait-il été légèrement livré jusqu’alors.
C’est que le brigadier Hénage Finch Murphy et le major Sir John Temple Oliphant ne donnaient jamais rien au hasard et n’agissaient, en toutes circonstances, qu’après mûres réflexions.
Le brigadier Murphy et le major Oliphant étaient deux honorables officiers de l’armée anglaise, que le sort avait réunis dans une station lointaine, dont ils charmaient les loisirs en jouant aux échecs. Tous deux âgés de quarante ans, tous deux grands, tous deux roux, la figure ornée des plus beaux favoris du monde, à l’angle desquels venaient se perdre leurs longues moustaches, toujours en uniforme, toujours flegmatiques, très fiers d’être Anglais et restés ennemis de tout ce qui n’était pas Anglais par fierté naturelle, ils admettaient volontiers que l’Anglo-Saxon est pétri d’un limon spécial, qui a échappé jusqu’ici à toute analyse chimique. C’étaient peut-être deux mannequins que ces officiers, mais de ces mannequins dont les oiseaux ont peur et qui défendent merveilleusement le champ confié à leur garde. Ces Anglais-là se sentent toujours chez eux, même lorsque la destinée les envoie à quelques milliers de lieues de leur pays, et, très aptes à coloniser, ils coloniseront la lune, – le jour où ils pourront y planter le pavillon britannique.
Le cataclysme, qui avait si profondément modifié une portion du globe terrestre, s’était accompli, il faut bien le dire, sans avoir procuré un étonnement immodéré ni au major Oliphant ni au brigadier Murphy, deux types véritablement exceptionnels. Ils s’étaient trouvés tout d’un coup isolés avec onze hommes sur un poste qu’ils occupaient au moment de la catastrophe, et, de l’énorme rocher où plusieurs centaines d’officiers et de soldats étaient casernes avec eux la veille, il ne restait plus qu’un étroit îlot, entouré par l’immense mer.
«Aoh! s’était contenté de dire le major. Voici ce qu’on peut appeler une circonstance particulière!
– Particulière, en effet! avait simplement répondu le brigadier.
– Mais l’Angleterre est là!
– Toujours là!
– Et ses vaisseaux viendront nous rapatrier?
– Ils viendront!
– Restons donc à notre poste.
– A notre poste.»
D’ailleurs, les deux officiers et les onze hommes auraient eu quelque peine à quitter leur poste, quand même ils l’eussent voulu, car ils ne possédaient qu’un simple canot. De continentaux qu’ils étaient la veille, le lendemain devenus insulaires, ainsi que leurs dix soldats et leur domestique Kirke, ils attendaient le plus patiemment du monde le moment où quelque navire viendrait leur donner des nouvelles de la mère patrie.
Au surplus, la nourriture de ces braves gens était assurée. Il y avait dans les souterrains de l’îlot de quoi alimenter treize estomacs – fussent treize estomacs anglais –, et pendant dix ans au moins. Or, quand le bœuf salé, l’aie et le brandy sont là, «all right», comme ils disent!
Quant aux phénomènes physiques qui s’étaient produits, tels que changement des points cardinaux est et ouest, diminution de l’intensité de la pesanteur à la surface du globe, accourcissement des jours et des nuits, déviation de l’axe de rotation, projection d’une nouvelle orbite dans le monde solaire, ni les deux officiers ni leurs hommes, après les avoir constatés, ne s’en étaient inquiétés autrement. Le brigadier et le major avaient remis sur l’échiquier les pièces renversées par la secousse, et ils avaient repris flegmatiquement leur interminable partie. Peut-être les fous, les cavaliers, les pions, plus légers maintenant, tenaient-ils moins bien qu’autrefois à la surface de l’échiquier, – les rois, les reines, surtout, que leur grandeur exposait à des chutes plus fréquentes; mais, avec quelque précaution, Oliphant et Murphy finirent par assurer solidement leur petite armée d’ivoire.
Il a été dit que les dix soldats emprisonnés sur l’îlot ne s’étaient pas autrement préoccupés des phénomènes cosmiques. Pour être véridique, il faut ajouter, cependant, que l’un de ces phénomènes provoqua deux réclamations de leur part.
En effet, trois jours après la catastrophe, le caporal Pim, se faisant l’interprète de ses hommes, avait demandé une entrevue aux deux officiers.
L’entrevue ayant été accordée, Pim, suivi des neuf soldats, entra dans la chambre du brigadier Murphy. Là, la main au bonnet d’ordonnance campé sur son oreille droite et retenu au-dessous de la lèvre inférieure par la jugulaire, étroitement sanglé dans sa veste rouge et flottant dans son pantalon verdâtre, le caporal attendit le bon plaisir de ses chefs.
Ceux-ci interrompirent leur partie d’échecs.
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